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Développement durable et engagement solidaire
Développement durable et engagement solidaire Un préalable : Je parle à partir d’un travail collectif sur le développement durable, réalisé pendant plus d’un an, au sein de la commission épiscopale Justice et Paix. Le résultat de ce travail c’est un livre qui sortira en septembre dans les éditions du Cerf.
Le temps Le représentant de la Datar, à travers le lien entre DD et territoire, a privilégié le rapport à l’espace. Je vais donc, pour ma part, privilégier le rapport au temps. La dimension temporelle constitue une dimension clé du DD, car celui-ci introduit une approche nouvelle de l’avenir. La notion de « durabilité » renvoie justement au futur, en nous faisant prendre conscience des conséquences de notre mode actuel de développement sur les possibilités de vie des générations futures. Nous ne sommes pas seulement responsables à l’égard des populations qui sont déjà aujourd’hui exclues à cause de notre mode de développement, mais également, visàvis des personnes qui vont habiter la planète après nous. Nous devenons responsables des personnes que nous ne connaissons pas et que nous ne connaîtrons pas. Voilà donc apparaître sur l’horizon de notre responsabilité, l’avenir, mais d’une manière radicalement nouvelle, car il ne s’agit pas de « notre » avenir à nous, mais d’un avenir qui nous échappe, qui nous dépasse, qui ne nous concerne pas directement, et duquel nous ne pourrons pas bénéficier. L’horizon de notre responsabilité s’élargit de manière radicale. Alors, comment nous situer face à ce « nouvel avenir » ? L’avenir comme promesse ou comme menace Ce nouvel avenir fait peur. Les pronostics sont clairs : notre mode actuel de développement n’est pas durable. Nous sommes en train d’épuiser et de dégrader des ressources qui ne sont pas renouvelables. Nous sommes en train de condamner à mort les générations futures. Or, cet avenir sombré de mort, peut être regardé de deux manières différentes : comme une menace ou comme une promesse. La menace est évidente, et c’est elle qui domine la plupart des discours sur le DD. Si nous continuons à produire et à consommer de la manière dont nous le faisons actuellement, la vie est compromise, la mort est assurée. Le futur semble déterminé de manière mécanique et fatale par nos choix présents. L’alarme a sonné, le compte à rebours a commencé. La promesse, par contre, est moins évidente, car il s’agit de sortir de ce lien de causalité déterministe entre présent et futur. Il s’agit de voir une possibilité de vie « autre », là où ne voit que de la mort. Il s’agit de croire à l’émergence du radicalement nouveau, là où ne voit que du vide. Il s’agit de concevoir le DD comme un nouveau déploiement de l’ensemble des capacités humaines, plutôt que comme le danger inéluctable, la catastrophe assurée. Bref, il s’agit de changer de regard, de voir une promesse là où ne voit qu’une menace. Et attention, y voir de la promesse ce n’est ni de l’inconscience ni de la naïveté, c’est, bien au contraire, apprendre à se situer autrement face à la vie et à la mort. C’est développer une approche différente de la limite. Approche positive et négative de la limite Le DD nous conduit droit vers la limite : si notre manière actuelle de produire et de consommer compromet les possibilités de vie des générations futures, il faut donc apprendre à se limiter, c’estàdire à produire moins et à consommer moins. La limite est ainsi approchée d’une manière négative : à partir de ce qu’elle empêche, de ce qu’elle entrave, de ce qu’elle bloque, bref, limite est synonyme de « moins ». Nous pensons, par contre, que la limite peut être approchée d’une manière positive : c’estàdire à partir de ce qu’elle rend possible, de ce qu’elle met en mouvement, de ce qu’elle libère. La limite devient ainsi synonyme d’un « plus » plutôt que d’un « moins ». Il s’agirait de produire autrement plutôt que de produire moins ; de consommer autrement plutôt que de consommer moins. Et cet autrement serait un plus en ce sens qu’il permettrait de vivre « mieux », d’avoir une meilleure qualité de vie. Evidemment, cet « autrement », nous ne le connaissons pas, il est à inventer, mais pour l’inventer il faut changer radicalement d’attitude, et penser à développer des capacités nouvelles plutôt qu’à restreindre nos capacités actuelles. Juste un petit exemple : la voiture est considéré parmi les biens les plus polluants. Limiter l’utilisation de la voiture peut être vécu uniquement comme une restriction à la capacité de déplacement (se déplacer moins, pour polluer moins), ou, au contraire, comme la possibilité d’expérimenter d’autres formes plus collectives de déplacement, et donc l’occasion de tisser de nouvelles relations, ainsi que de développer davantage d’activités au niveau local. Le moins de déplacement pourrait ainsi devenir un plus de lien social et un plus de développement local. Voilà une approche positive de la limite. Voilà une manière de transformer la menace en promesse. Il ne s’agit pas de nier la limite : la limite est bien réelle, mais il s’agit de ne pas s’arrêter dans le moins qu’elle provoque, et de chercher le plus qu’elle peut engendrer. C’est pourquoi nous appelons à développer une éthique de la limite. Effet sur 3 notions : solidarité, bien commun et création Une approche positive de la limite est riche en conséquences : je vais évoquer le changement que cette approche peut produire sur la manière de concevoir 3 notions qui sont capitales quand on parle de DD : la solidarité, le bien commun et la création. Effet sur la solidarité (ou sur l’engagement solidaire) Premièrement, ces deux approches de la limite entraînent deux manières différentes de concevoir l’engagement. Dans l’approche négative, la limite conduit à un engagement paralysant, démobilisateur : « arrêtez » de produire et de consommer comme vous le faites. Dans l’approche positive, l’engagement est dynamisant : cherchez de nouveaux possibles, inventez une manière « autre » de vivre. Deux types d’engagement mais également deux manières différentes de concevoir la solidarité. Dans l’approche négative, la solidarité apparaît comme une réponse pour combler une défaillance : je consomme moins pour que d’autres, qui sont menacés de mort, puissent consommer plus. La solidarité se réduit à du palliatif, à du pansement, à de la redistribution. Dans l’approche positive, la solidarité, apparaît plutôt comme développement d’un réservoir d’énergie : ce n’est pas pour combler un manque, mais pour profiter d’un élan de vie, d’une force de renouvellement, d’une promesse d’avenir radicalement nouveau, que je deviens solidaire. L’engagement solidaire apparaît ainsi comme réponse à un « plus » plutôt qu’à un « moins ». La solidarité ne se réduit pas à donner ce que j’ai de plus à celui qui a de moins, mais elle devient capacité d’inventer ensemble quelque chose de radicalement différent. Effet sur la notion de bien commun L’idée de bien commun est sous-jacente à celle de développement durable. Notre terre est patrimoine commun de l’humanité : tous les hommes et femmes, présents ou à venir, doivent pouvoir accéder aux biens nécessaires pour leur survie. C’est le droit fondamental à la vie. Or, dans l’approche négative de la limite, le bien commun apparaît comme un bien prédéfini d’avance (l’eau, la nourriture, le logement, etc), qui est le même pour tous et auquel tous doivent y accéder. Dans l’approche positive de la limite, le bien commun devient projet de vie plutôt qu’accès à une liste déterminée des biens. Le bien commun relève de la capacité créative de l’homme plutôt que de sa capacité acquisitive. Le bien commun ne se limite pas à la définition d’un patrimoine commun, mais il devient participation au projet de vivre ensemble, que ce soit au niveau local ou planétaire. En ce sens le bien commun n’est pas une catégorie statique et définie a priori, mais une notion dynamique, dont le contenu est le résultat de la mise en cohérence permanente de nos intérêts différents, voire opposés. Le bien commun c’est un projet auquel on participe, plutôt qu’un bien auquel on accède. Effet sur la création L’approche négative de la limite réduit souvent l’idée de création à celle de croissance. Se limiter c’est donc choisir la décroissance, et donc produire moins et consommer moins. Par contre l’approche positive de la limite, invite à sortir de cette opposition entre croissance et décroissance, et à approcher la création comme « alliance » plutôt que comme fabrication. Je m’explique à travers une figure biblique, celle justement du récit de la création du livre de la Genèse : au commencement il y avait le chaos, tout était confondu, et la création consiste à séparer ce qui était confondu : la terre de la mer, le jour de la nuit, l’homme des animaux,... L’acte de création n’a pas été un acte de fabrication des choses qui n’existaient pas, mais une nouvelle mise en relation des choses qui étaient confondues. Créer c’est donc établir une relation nouvelle, une cohérence nouvelle, une alliance nouvelle. Une alliance qui ensuite, à travers toute l’histoire biblique, n’apparaît jamais comme un contrat statique entre Dieu et son peuple, mais comme une mise en mouvement, qui est en permanence renouvelée. Passer de la création comme fabrication à la création comme alliance, c’est à quoi nous invite l’approche positive de la limite. En conclusion, un nouvel horizon de la responsabilité En conclusion, je dirai que le DD invite à un changement de regard sur l’avenir : à passer de la menace-survie à la promesse-alliance. La menace-survie c’est se dire : l’avenir nous menace, comment garantir la survie ? La promesse-alliance c’est se dire : l’avenir ouvre de nouveaux possibles, quelle alliance pour les faire réalité ? Le changement est radical, car il suppose, comme je disais tout à l’heure, de se situer différemment face à la mort et face à la vie. Ce qui renvoie à deux expériences radicalement différentes de la résurrection : d’une part celle qui voit dans la résurrection la victoire de la vie « contre » la mort, de la vie qui résiste à la mort ; d’autre part, celle qui voit plutôt la vie qui « émerge » de la mort, la vie qui traverse la mort. La menace-survie, c’est la vie qui s’oppose à la mort ; la vie « malgré » la mort. La promesse-alliance c’est plutôt la vie qui « traverse » la mort ; la vie qui est prête à perdre quelque chose non pas pour garder ce qu’on a, mais pour faire émerger du radicalement nouveau. Je crois que le DD ouvre un nouvel horizon à la responsabilité car il est une chance historique de penser l’avenir comme promesse et le vivre ensemble comme alliance. Jean Claude LAVIGNE ET Elena LASSIDA
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